Puis-je continuer à suivre ce youtubeur ? S’est-il désolidarisé d’une telle ? Continue-t-il à rencontrer un tel ? N’y a-t-il rien dans son passé qui soit douteux ? Bref, est-il « problématique » ? Ce procédé auquel on peut apposer le terme flou de « cancel » n’est pas le fruit de la encore plus floue « cancel culture », mais d’une philosophie bien plus ancienne et d’aspects pratiques bien peu glorieux. Dans les différentes organisations, forum ou groupe Facebook qui s’identifie à gauche ces questions sont récurrentes, pour un youtubeur comme pour toutes autres personnalités publiques. Elle suscite des débats interminables et passionnés, parfois même violents, entre des gens a priori politiquement proches. Et, refuser de trancher, c’est déjà avoir choisi son camp. Devant une question si grave, il n’y a pas de neutralité possible.
Mais comme individu, n’ayant jamais rencontré les personnages publics en question comment puis-je déterminer si elles sont de bonnes personnes ? Une tâche difficile, car il faut pouvoir voir au-delà des apparences. Il faut pouvoir déterminer sa nature réelle sous le masque que l’on présente en public. Il faut explorer tous les discours ou les actes de ces personnages publics. Observer l’ensemble de ses tweets, même les plus anciens. Consulter toutes ses vidéos YouTube. Lire ses livres, ses articles, ses interviews. Et voir sa colossale filmographie. Heureusement, dans cette tâche gigantesque, je ne serai pas seul, aidé par la communauté qui comme moi se pose la même question. Et deux ou trois actes immoraux nous permettront de faire éclater la vérité au grand jour. Sous le vernis acceptable se cache en fait une mauvaise personne. Et de ce fait, non seulement nous ne devons plus la fréquenter, mais nous devons aussi mettre notre communauté à l’abri de cet individu. Nous devons le chasser de l’espace public, ou du moins de notre espace militant. Car, d’une part, il ne mérite pas notre considération, mais aussi parce que les mauvaises attitudes sont contagieuses. Si l’on fréquente trop un individu problématique on risque de devenir soit même problématique. Et nous ne souhaitons cela ni pour nous, ni pour notre communauté ou organisation politique.
La mécanique décrite ci-dessus, et mainte fois décriée, est le fruit d’une idéologie qui a façonné nos sociétés et les cadres de pensées de celle-ci. Celle-ci stipule que nous avons une âme immortelle qui nous définit et qui est notre essence. Cette âme sera jugée lors de notre mort ou lors du jugement dernier selon les variantes. Si nous naissons innocents, chacun de nos actes immoraux vont salir cette âme. Et, de péché en péché nous sombrons dans les ténèbres. Il en faut peu pour atteindre le point de bascule où nous devenons un suppôt du malin, un serviteur du mal. Comme la première fonction du suppôt du malin est d’entrainer dans les ténèbres d’autres âmes afin d’agrandir les légions du mal. Nous avons, pour le salut des âmes de ses membres, le devoir de protéger la communauté de ces pêchers, mais aussi des tentations de les commettre qu’induiront inévitablement les suppôts du malin. Ils doivent donc être purger de la communauté des chrétiens. Et devant les forces du mal, il n’y a pas de neutralité possible. Soit, tu es dans le camp du bien, soit, tu es dans le camp du malin. Quel que soit la confession de notre entourage, nous baignons depuis notre plus jeune âge dans cette idéologie chrétienne. Elle est omniprésente dans l’ensemble de nos sociétés. Et que nous en soyons conscients ou non, elle participe à forger notre vision du monde. Même en étant un gauchiste convaincu, on ne se débarrasse pas de 1000 ans de domination de la chrétienté et de sa philosophie en un tour de main.
Mais cette vision des choses ne persévère pas que par notre sociabilisation, elle est aussi commode. Comme le côté obscur de la force, cette voie est plus facile, plus rapide et plus séduisantes. Elle permet de créer un imaginaire dans lequel il y a nous et eux. Nous sommes les « forces du biens » dans notre bon droit, combattant les forces du mal. Elle nous légitime comme individus et comme groupe en nous permettant de nous considérer comme moralement supérieur à nos adversaires. Elle nous permet de coller des étiquettes à un individu ou une communauté entière et de se fermer à leurs discours et arguments. Elle permet, en fournissant peu d’effort à l’échelle de l’individu, de créer la catégorie des gens « problématiques » qui n’ont plus voix à aucun chapitre. Car après tout ce sont les suppôts du mal qui ne cherchent qu’à nous tromper par leurs fausses paroles. Nous n’avons pas besoin de remettre en question nos croyances face à des croyances différentes. Au contraire nous devons nous accrocher avec ferveur à nos certitudes morales pour pouvoir triompher de cet ennemi. Notre participation à ce combat fait foncièrement de nous une personne morale et la ferveur que nous mettons à nous dresser contre le mal nous offres un statu dans la communauté. Et comme nous avons affaire à un ennemi immoral et que l’on ne peut pas tergiverser avec le mal, des actes que nous aurions normalement considérés comme immoraux deviennent acceptable. Comme nous ne combattons plus des individus mais le concept du mal, nous trouvons légitime de les insulter, les harceler ou les appeler au suicide. Et oui, la droite n’a pas l’exclusivité en la matière, on peut les trouver chez certains paladins de gauche.
Mais, si ces méthodes et leurs conséquences sont avant tout l’apanage de l’extrême droite, au point d’être systématisé et d’être une stratégie consciemment utilisée, c’est que cette idéologie chrétienne est fondamentalement de droite. Concevoir une âme c’est attribuer une essence aux individus. Cette essence nie la capacité d’un individu à évoluer, une fois qu’ils ont rejoint le mal c’est pour toujours. Les prisons ne servent pas à réinsérer car seul Dieu peut racheter une âme. Il y a les gens bien et il y a les gens pas bien, et l’on se situe dans l’un des deux. C’est une matrice de pensée qui essentialise les individus et les hiérarchises, ce qui est le fondement de la pensée de droite. Il y a les méritants et les non-méritants, ceux qui ont un costard et ceux qui ne sont riens, les races pures et les races impures. Et cette pensée fait du combat politique un combat messianique, une lutte millénaire, éternelle. Et comme c’est une lutte à mort entre le bien et le mal, on ne doit pas juste vaincre ou circonscrire l’adversaire, on doit éradiquer l’ennemi. Le bien ne peut triompher qu’à ce prix. Cette pensée est tellement prégnante que certains groupes d’extrême droite considèrent véritablement leurs adversaires politiques comme des satanistes (et généralement pédophile) et inscrivent effectivement leur combat dans la lutte biblique contre le malin.
Il est donc particulièrement contradictoire et inquiétant que cette idéologie soit présente dans la « gauchosphère » surtout celle qui se réclame de l’héritage marxiste. En effet, utiliser cette grille de lecture de lutte biblique du bien contre le mal c’est validité une vision du monde qui nie que les conditions matérielles et sociales sont la source de dynamiques qui forment les individus, leurs croyances et leurs systèmes moraux. Une vision qui justifie de hiérarchiser les individus et donc de les traiter différemment. Qui justifie la brutalité et l’intolérance contre « ceux qui ne sont pas de bonne gens ». Une vision hiérarchisante sur laquelle l’ordre sociale actuel s’appuie pour se légitimer et une vision qui justifie, au nom d’une morale, d’éradiquer toutes oppositions.
Le fait de devoir se « déconstruire individuellement » afin d’être un militant accomplit d’une cause est une idée très acceptée dans les différentes organisations, forum ou groupe Facebook qui s’identifie à gauche. C’est même devenu une injonction utilisée lorsqu’une personne se revendiquant de ces groupes tient un discours jugé erroné. S’il me semble arrogant et puéril de croire que l’on peut se déconstruire seul comme individu, il est par contre très saint de le faire à l’échelle collective. Identifier les systèmes de pensées, parfois en contradiction, qui traverse notre société et servent de justification au système politique actuel, les exposer et les critiques est nécessaire pour remettre en question ce système. Mais, dans cette critique nous devons avoir l’humilité de reconnaitre que nous sommes nous-même influencés par ces systèmes de pensées et avoir l’intelligence de reconnaitre que réduire les problèmes aux individus est une vision qui découle directement de ces systèmes de pensée. Ainsi c’est eux qui nous poussent à débattre pour savoir si une telle a commis le dérapage de trop ou si un tel est problématique réduisant une problématique à l’échelle d’individus. Plutôt que d’avoir la légèreté de vouloir purifier nos groupes militants pour assurer que notre âme soit éthérée comme une plume, nous devrions déployer pleinement une solide pensée matérialiste rejetant les paladins et leurs guerres saintes.
Maximilien Marxien
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